Le vin naturel est-il devenu (trop) mainstream* ?
Derrière ce titre qui m’a interpellé, une conférence organisée dans le cadre de la 9è édition de l’évènement « Sous les pavés la vigne, le salon des vins actuels & naturels » organisé le mois dernier à Paris. Réflexion totalement élitiste ou simplement de bon sens ? Cela pose en fait la question de la difficile (voire impossible) massification des modèles les plus vertueux. Mais est-ce bien là l’enjeu de fond ?
Les vins naturels, une tendance du vin mondial… mais qui reste ultra-confidentielle
Les vins naturels n’ont jamais fait autant parler d’eux. Ces vins appartiennent à l’offre de vins alternatifs au même titre que les vins bio ou les vins produits en biodynamie. Mais leur cahier des charges est encore plus exigeant que ces derniers. Côté viticulture, ce sont a minima les mêmes méthodes qu’en bio, autrement dit traitement avec des produits phytosanitaires naturels, comme le souffre ou le cuivre. Côté chais, pour la vinification, il n’y a qu’un seul intrant autorisé (le soufre – et encore, dans certains cas seulement) contre trente en bio (aucun intrant chimique en revanche), cinq en biodynamie (aucun intrant chimique) et tout de même cinquante en conventionnel (intrants chimiques et naturels).
Mais au-delà de ce cahier des charges, le vin naturel, c’est avant tout une démarche globale. C’est en effet ce que l’on peut lire sur le site du syndicat : « Cet engagement public, pris sur l’honneur, a vocation à fédérer une large communauté autour des valeurs (artisanat, transparence, indépendance, dimension sociale) ». Dans le « Manifeste pour le vin naturel » (les éditions de l’épure), Antonin Iommi-Amunategui écrit » Le vin naturel est aujourd’hui la manifestation la plus visible (c’est à dire médiatisée) d’une agriculture artisanale, autonome et saine. C’est aussi un modèle économique alternatif, viable et durable (…) Le vin naturel est au vin ce que l’utopie est à la société : il porte en lui les prémices d’un autre système, sinon idéal, du moins objectivement meilleur ».
Alors qu’ils sont très visibles chez les cavistes indépendants et à la carte de certains restaurants, ils représentent en réalité moins de 2 % de la production nationale française.
Une approche ultra-exigeante confrontée à de nouvelles concurrences
Le site RAISIN, spécialiste de ce mouvement propose la définition suivante :
« Un vin naturel est fait uniquement avec du raisin et parfois un peu de sulfites, dans le respect de la nature et des hommes. Souvent biologique et / ou biodynamique dans la vigne, il va au-delà des certifications actuelles en phase de vinification pour restituer au mieux le goût du fruit fermenté. Un vin, c’est avant tout un.e vigneron.ne, pas une usine. »
Comme toute tendance qui rencontre une résonnance au sein de la société, on apprend lors de cette conférence qu’elle se trouve confrontée à certains développements d’offres plus « mainstream* » qui menaceraient son identité. Pire, il y aurait également des fraudes aux vins naturels – certains vignerons, peu scrupuleux, ne copieraient que le style graphique rock’n’roll des bouteilles.
Vous connaissez le "vin nature à butiner" vendu chez "Nicolas" ?
✅ Présenté comme bio…
❌ il n'est pas certifié et une récente analyse a même détecté 13 pesticides différents dans la bouteille
✅ Vendu en tant que "vin nature"…
❌ factuellement faux et illégal pic.twitter.com/USTFSCcp7Y— Antonin Iommi-Amunategui (@antoniniommi) October 26, 2020
La question de fond : peut-on vraiment concilier qualité et quantité ?
En fait, derrière cette question, se pose celle de la massification des approches portant des modèles différents plus vertueux pour l’environnement et pour les hommes. Peuvent-ils vraiment être pensés à grande échelle ? Ne risquent-t-ils pas de perdre leur âme en visant à s’adresser au plus grand nombre ? En résumé, peut-on vraiment concilier masse et qualité ?

Mais décider de réserver ces vins naturels à une élite qui aurait, seule, le privilège d’en profiter, est-il pour autant plus satisfaisant ?
On peut aisément faire un parallèle avec le bio et sa crise de croissance actuelle. Le bio a-t-il vocation à se déployer pour devenir le nouveau standard ou joue-t-il les agitateurs pour bousculer un système conventionnel à bout de souffle ?

Le pouvoir d’influence : l’enjeu prioritaire ?
Pour Jean-Hugues Bretin, co-créateur de l’application RAISIN et présent lors de cette conférence, « s’il y a une victoire du vin naturel, c’est celle de l’influence. Il n’y a jamais autant de livres, de documentaires, d’articles sur le vin naturel. La victoire est réelle en termes d’influence sur le monde du vin ».
« Le monde entier ne va pas se mettre à boire du vin naturel, parce que la plupart des gens s’en foutent du vin, ils veulent juste boire » Alice FEIRING
Alice Feiring, journaliste et autrice américaine, présente également lors de cette conférence, partage ce même avis. Pour elle, c’est évident, « le monde entier ne va pas se mettre à boire du vin naturel, parce que la plupart des gens s’en foutent du vin, ils veulent juste boire ». Mais, poursuit-elle, « le vin naturel est définitivement mainstream ; dans toutes les boutiques qui se considèrent de qualité, il y a ou il y aura un rayon ‘vin naturel’. Et l’impact du vin naturel sur le reste du monde du vin est profond. Ça a relancé des régions qu’on n’aurait jamais connues ; la Géorgie, le Japon… Des grandes régions historiques comme la Bourgogne ont adopté des conduites de viticulture et de vinification qui se rapprochent de celles du vin naturel : moins de sulfites, de filtration… ». Bref, le vin nature s’infiltre bien au-delà de son petit cercle d’afficionados.
Mais afin de vous faire votre propre opinion sur cette question, je vous invite à écouter cette conférence de 50 minutes diffusée sur le site de RadioVino, la radio du bon glou. Elle est animée par Antonin Iommi-Amunategui qui y reçoit Alice Feiring (autrice, journaliste), Sophie Nézet (caviste), et Jean-Hugues Bretin (co-créateur de l’application Raisin).
*Mainstream signifie en français « grand public », « populaire ». Il est souvent utilisé dans un sens péjoratif pour signifier quelque chose de conformiste, consensuel, sans saveur ni originalité.
Pour en savoir plus sur les vins alternatifs :



