Sommaire
Les médias soulignent, au quotidien, que, compte tenu des situations climatiques, sociales, économiques et démographiques, nous sommes coupables de ne pas bien manger, de ne pas manger responsables. Nous sommes coupables de surconsommer, de manger des produits industriels, de polluer, de ne pas consommer bio, de ne pas consommer équitable, de gaspiller. Nous sommes coupables d’abimer la planète en utilisant des emballages, coupables de l’effet de serre, de l’effet papillon. Nous sommes coupables d’anéantir les races animales en mangeant de la viande. Coupables de mettre en danger notre civilisation en mangeant trop de produits carnés et pas assez de végétaux, en buvant de l’alcool, en ne maîtrisant pas suffisamment notre poids, en nous sédentarisant, en mangeant trop gras et trop sucré, en mangeant trop tout simplement. Coupables de ne pas consommer durable, en épuisant les ressources maritimes, en participant au développement de la mondialisation et ne pas assez à la consommation locale. Nous sommes coupables de ne pas être responsables en dépensant en suffisance pour participer aux besoins de fonctionnement de l’état. Nous sommes coupables de participer à cette évolution alimentaire moderniste qui fait disparaitre les traditions culinaires et les rites alimentaires. Enfin nous sommes coupables de manger avec de mauvaises manières, sans prêter attention à la pluriculturalité des manières de tables. Nous pourrions donc en conclure que nous sommes coupables de nous nourrir et de vivre dans une société qui évolue.

Voutch
La temporalité comme axe de lecture
Une lecture de l’évolutionnisme des progrès et techniques permettrait certainement de comprendre l’historicité scientifique de l’alimentation, de ses choix et de leurs justifications. L’empirisme des méthodes vouées à la nécessité d’adaptation à une « pluriculturalité », une forme de « vivre ensemble », relance un nouveau chemin de lecture du fait alimentaire. Comment comprendre empiriquement et sans s’appuyer sur des sciences absolues que le fait alimentaire, source de l’évolution de l’homme, soit aujourd’hui ce qui lui apporte crainte sur l’avenir et culpabilité envers les générations futures ? Comment comprendre qu’aujourd’hui la crise alimentaire, les crises sanitaires ou les scandales des fraudes, apportent plus d’échanges communicationnels que l’hédonisme, et nous laissent finalement plutôt l’impression d’être profiteurs de plaisirs furtifs que l’impression de vivre de plaisirs sains ? Comment comprendre que l‘alimentation, qui était jadis une forme de « messie » du bonheur singulier de chaque rituel religieux, de « renouveau » de la vie et des saisons, de la « réussite sociale », soit aujourd’hui la « porte-parole » de la dégénérescence de l’humanité ? Tous les comportements alimentaires perçus fonctionnellement sont loin d’aller de soi. Si l’évolutionnisme est l’ingrédient consensuel définissant ce qu’est l’humanité, créant des êtres aux comportements alimentaires variés et quelquefois inédits, alors le fait alimentaire est aujourd’hui un défi social total et majeur. Le fait alimentaire est souvent la racine de la lecture anthropologique d’une communauté afin de faire voir ce que les formes de vie humaine ont d’énigmatique.

Voutch
Nos comportements les plus intellectuels et moraux sont avant tout réfléchis pour sauvegarder ou faire évoluer l’acte originel, l’acte nourricier. C’est donc un défi théorique que de percevoir l’avenir alimentaire et de savoir lire le présent. Les prescripteurs des bons choix alimentaires s’efforcent toujours de penser sa continuité. La volonté de pérennité humaine ou de sa propre survie, notamment liée aux nombreuses thèses et échos portant sur l’alimentation, souligne une continuité d’émergence qui profite par exemple d’un appui, au cours du XIXe siècle considéré comme l’ère du progrès, de l’industrialisation et de la création des techniques. Une époque embrouillée et foisonnante, tant les héritages sont nombreux de cette période, avec leurs avantages techniques et médicaux et les inconvénients chimiques et empoisonnant, qui compliquent le schéma actuel de ce qu’est une bonne alimentation. En revanche, nous continuons de jouer cette proximité tout en la critiquant, et passons ainsi à côté de spécificités de nos comportements théoriques de sortie. Devrions-nous créer une forme de césure radicale entre nos comportements alimentaires passés et nos comportements du XXIe siècle ? À moins que de vouloir être précurseurs, afin de recréer un nouvel univers de culture alimentaire, ces besoins incessants de nouveaux eldorados créatifs risquent de faire accomplir un saut non seulement métaphysique, mais également une émergence naturelle non maîtrisable et un bouleversement comportemental des sociétés. Seul le temps, qui sait construire l’historicité des individus rend leur choix responsables et légitimes, et offre, aux tendances alimentaires et créativités culinaires, une réputation. La plus grande partie des conceptions de recettes, bizarreries de chefs cuisiniers, grandioses inventions agroalimentaires, et originalités de manière de se nourrir, ont gagné, après deux siècles, la qualité d’être reconnues comme de sublimes idées. Des disciples les ont copiés. Des auteurs en ont parlé. Si notre société continuait de vénérer ce qui est ancien et de mépriser ce qui est novateur, la réflexion serait étranglée et le métier de cuisinier copiste aurait un grand succès. Toutefois, à compter de combien de temps, une idée n’est plus novatrice ? Combien de temps faut-il pour qu’une création ou un acte novateur soit entré dans les normes et les mœurs, accepté et légitimé par l’opinion publique ?
L’individualisme au cœur des effets
Toutefois la société nous présente comme individualistes, remplaçant les repas commensaux par des moments unipersonnels de sustentation. Le discours sociétal fournit des vérités généralistes autour du bien-manger et tend à étrangler notre perception personnelle de la bonne alimentation. Nous, mangeurs, avons beau crier à l’injustice, les fossoyeurs continuent de creuser le canal dans lequel nous marchons comme des moutons : ces linéaires-itinéraires de grandes surfaces, ces galeries commerciales et chaines de restauration.
Mais, qui sommes-nous pour critiquer cette oppressante et culpabilisante société de consommation ? Qui sommes-nous pour finalement ne nous référer qu’à nos propres convictions en les imaginant universelles et absolues ? Sommes-nous « égoïstes » par nos représentations du bien manger et par nos choix alimentaires ? En notre for intérieur, nous savons que nous sommes des êtres sensibles et que nous nous intéressons à la cause animale comme à la préservation de la planète, mais pouvons-nous réellement pratiquer ce soutien au quotidien ? Ne pas pratiquer individuellement cette charge collective est-ce égoïste ? Les autres consommateurs du reste du monde, par leur comportement, leur hypocrisie, leur choix, ne semblent être guidés que par leurs intérêts propres. Ils témoignent de bien peu d’altruisme. L’égoïsme serait-il les autres ? Mais n’est-ce pas trop facilement se donner bonne conscience que de rejeter ainsi la faute sur les autres ? Inversement, les autres peuvent nous juger coupables de cet hédonisme égoïste. Le problème se trouve dans l’écart existant entre la conscience intérieure qu’on a de soi et de nos volontés de plaisirs et le comportement réel que l’on montre aux autres à travers les plaisirs que l’on pratique concrètement.
En notre âme et conscience, nous nous savons sensibles aux bons produits gastronomiques et à la fois sensibles à la pitié comme aux gens dans le besoin, prêts à nous dévouer à certaines causes. Mais notre comportement réel ne traduit pas dans les faits cette envie de philanthropie. Une simple sensibilité aux plaisirs de la table peut-elle suffire pour faire de nous des êtres égoïstes ? A contrario, si nous apportons mon obole à l’aide alimentaire d’une association caritative, cela fait-il de nous des êtres altruistes et suffit-il pour nous ôter toute culpabilité ? En offrant une fois un plat chaud à un individu qui passera le reste de ses jours à mendier son repas, en triant nos déchets quand nous achetons des fruits qui arrivent en avion, en courant le dimanche un petit footing et en mangeant gras toute la semaine, cette déculpabilisation, comme un retrait en soi de sa propre identité, n’est-elle pas au fond la menace la plus grave qui soit dans la relation que nous entretenons les uns avec les autres ou chacun avec soi-même ? Nous ne pouvons que convenir de l’importance que revêt à nos yeux notre intérêt propre de faire des efforts sur nos choix alimentaires. Ces choix ont même quelque chose de naturel, d’essentiel, d’identitaire, de fondamental, ils sont la seule chose dont nous avons une absolue certitude, ils représentent notre existence individuelle en tant que mangeur qui se construit à chaque bouchée. Et cette évolution de nous-même est une certitude absolue parce qu’elle provient de notre prise de conscience, de la réflexion que nous nous faisons au moment où nous choisissons notre repas. Au moment où nous faisons nos choix alimentaires, il faut qu’il y ait un « je » qui pense. Ce « je » c’est nous individuellement : un « je » qui dit « moi j’aime ça » et non pas un groupe verbal impersonnel qui dit « c’est bon ». Sans ce « je » il n’y a pas de personnification, d’incarnation, de pensée. Inversement, sans pensée il n’y a pas de prise de conscience du choix alimentaire, pas de certitude possible sur le fait de bien ou de mal manger, de se construire ou de se détruire intérieurement comme identitairement. La certitude vient de l’étroitesse de la relation entre l’aliment et nous, entre nous et notre pensée, entre nous et nos choix, entre nous et ceux qui partagent notre repas. En somme, notre ego est le fait le plus absolu qui soit pour choisir notre alimentation. Mais alors, qu’en est-il quand on doit choisir un menu pour une grande tablée ? Comment présager de l’ensemble des besoins ? Comment se positionner dans cet échiquier d’éthos et d’égos ?
La commensalité, synonyme de vivre ensemble
Ce constat de la difficulté de gestion des individualités semble nous entrainer vers les représentations divergentes du repas gastronomique et commensal et du repas de tous les jours seul devant son ordinateur avec son sandwich ou son bento. Ces disparités ne sont pas seulement métaphysiques et philosophiques, elles sont aussi existentielles et concrètes. Parce que la première des choses qui nous apparaissent lors d’un repas est bien plus notre présence, que ce qui est présent dans l’assiette ou ceux qui sont présents autour de la table. Le voilà l’égoïsme caché derrière l’altruisme. Il serait, somme toute, de nature humaine d’accorder à nos choix alimentaires, plutôt qu’aux autres, la plus grande des valeurs. Devrions-nous nous soucier d’abord de nous avant de songer aux autres, comme règle de calcul propre à réaliser notre bon plaisir ? N’est-ce pas cette règle que l’on voit partout triompher ? Ceux qui pensent aux autres en organisant des banquets philanthropiques ne perdent-iIs pas un individualisme précieux, et ne sont-ils pas finalement pénalisés dans leurs ambitions à prendre du plaisir ? A moins que leur plaisir soit justement dans la générosité ? N’est-ce pas aussi grâce à cet autrui que nous sommes individuellement cet être mangeur, avec une représentation de gastronome ou pas ? N’y a-t-il pas toujours, à l’origine de nos choix alimentaires, une intervention d’autrui, de nos parents qui nous ont conçu et éduqué, ou de la société qui nous a transmis des représentations et formé à des normes, étant finalement tous des acteurs qui n’ont jamais cessé de se nourrir l’esprit et d’être soi ? Puisque nos choix alimentaires et ceux d’autrui paraissent entrelacés par l’acquisition d’une culture, d’une éducation, et profitent de liens profonds qui nous conduisent à être ce que nous sommes, il semble que l’ego, sélectionneur d’un capital alimentaire identitaire, et l’égoïsme, m’isolant du reste de la société mangeante, n’aillent pas forcément de pair.
Reste alors l’impératif de la survie dans cette compétition du bien-manger, attachée à un bon esprit déculpabilisé. Devons-nous, pour exister et nous réaliser, nous fixer forcément, comme règles de conduite, de suivre ou de ne pas suivre les diktats médiatiques, de suivre ou de ne pas suivre nos propres désirs individualistes ? Le devoir moral exige parfois d’aller contre ses intentions propres, par souci de justice, d’équité, de parité ou d’égard envers autrui, par souci d’économie ou de faisabilité compte-tenu de nos possibilités, par souci d’écologie ou d’éthique vis-à-vis de l’environnement, et enfin par nécessité de déculpabiliser notre for intérieur. En somme, au lieu d’être ce qui permet notre épanouissement, le plaisir alimentaire est ce qui nous limite, ce qui nous interdit.
L’humanisme comme défi
Nous sommes actuellement, au seuil d’une certaine (r)évolution qui élargira l’étendue morale. On peut naturellement critiquer le présent et notre manière de consommer qui court à sa perte écologique, économique, politique, morale ; mais comment critiquer le modèle alimentaire actuel qui permet pourtant de répondre à des urgences contemporaines pour l’humanité ? Si notre lien à la nature, et aux fruits qu’elle offre, est devenu prédateur et profiteur, doit-on pour autant toujours en conclure que l’homme est nécessairement coupable de ce sillon creusé depuis la nuit des temps ? Est-il coupable d’avoir creusé une différence entre sa nature humaine et la nature qui l’entoure, entre lui et l’animal qu’il mange, entre lui et les végétaux dont il se nourrit, entre lui et l’eau dont il s’abreuve ? L’anthropocentrisme, qui dessine l’homme comme un être vivant qui a décidé d’être celui qui maitrise et profite du reste des autres éléments, est une forme de réponse à cette situation actuelle. Le fait est que l’environnement – tel que la pluie mariée au soleil et les fruits qui en résultent, jadis implorés comme des dieux naturels qui furent remplacés par des dieux aux représentations humaines – est également un élément de réponse. Le fait que l’homme analyse ses besoins d’incorporation par la pensée et par le langage, est également un ingrédient expliquant cet évolutionnisme. Il faut naturellement se réconcilier avec la nature qui avait disparu derrière l’industrialisation progressiste, à l’image d’une prédation honteuse qui abolie toutes formes de biodiversité. Toutefois « manger une carotte sans la faire pleurer quand on l’arrache du sol », comme disait Jean-Pierre Coffe, et consommer un bovin sans l’utiliser comme un distributeur de lait ou comme un simple morceau de viande uniquement bon à être tué et découpé sans ménagement, peuvent être des imaginaires stigmatisant qui devraient trouver une juste mesure entre film d’horreur et conte de fée.

Xavier GORCE
Soit, une responsabilité nous incombe de prendre en charge l’avenir de cette planète nourricière que nous avons domestiquée, et qui pourrait toutefois reprendre ses droits. Soit, nous avons un sentiment de responsabilité sur ce que nous avons commis comme pollution et ce que nous pouvons aménager. Soit, nous devons créer une forme de pacification entre notre nourriture et nous-mêmes afin de vivre mieux dans notre corps et notre esprit. Mais ce que dessine le pire de notre société actuelle, c’est bien le fait de nous positionner dans une pensée coupable. Si l’humanité se rend compte qu’elle n’est qu’à l‘aube de son activité, plutôt de scander « la fin de monde », et qu’elle mérite d’être moins sûr d’elle, elle devra hésiter avant de faire ses choix.
Nos choix alimentaires évoluent au fil des décennies à travers les générations. Chacun de nous passe par des périodes labyrinthiques en termes de choix alimentaires, et des périodes d’abymes en termes d’envies alimentaires. C’est tout un art de nommer et mesurer avec exactitudes ce qui doit être consommé pour notre existence. L’organisation de notre société propose deux solutions pour légiférer notre système de consommation : « contrôle » et « répression », afin de « défendre nos droits de citoyens », sans impunité de sa part, sans éthique vérifiée. Elle souligne ainsi que compte-tenu de nos actes, nos paroles, nos choix, nos faits, nous sommes coupables de manger, coupables de vivre, coupable de plaisirs naturels, coupable d’humanité. Afin d’éviter de donner l’impression de sortir du rang, nous nous conformons à la société, à ses normes de qualité comme de sélections, à ce qu’elle offre dans ses linéaires que nous mettons par automatisme dans nos caddies. Afin de ne pas être un individu coupable d’individualité, nous oublions de nous forger notre propre opinion et lisons des guides des vins qui dessinent la qualité à notre place ; nous oublions de produire nos propres choix et nous utilisons des algorithmes qui les sélectionnent à notre place ; nous oublions d’apprendre à argumenter ce que nous mangeons et incorporons les discours des médias ou nous nous contentons de ce qu’il nous a été dit. Nous observons la pauvreté des autres, sans ne rien pouvoir faire ou si peu, et estimons que leur sacrifice ne nous permet pas de contredire l’offre qui nous est faite. Nous ne pouvons prévaloir un mécontentement, faute de paraitre ingrats vis-à-vis de ceux qui n’ont pas notre chance d’avoir une assiette pleine. Alors nous sommes sommés de consommer, sans penser à l’avenir, en consommant au jour le jour via des tendances alimentaires réglées et répétées comme une ritournelle. Nos perspectives alimentaires sont déjà gérées, même si on nous dit que la planète ne suffira pas à nos besoins. Mais qui crée nos besoins et que créent nos besoins ? L’intérêt prime aujourd’hui sur l’humanité et pour cela les besoins sont créés et programmés. Savons-nous réellement ce dont nous avons besoin ? Face à l’acception sociétale de cette pensée coupable, il serait temps de ne pas tout projeter sur la voie de la culpabilisation mais peut-être de la rationaliser, de la relativiser. Il y a bien des comportements alimentaires qui nécessitent une reconversion. Il y a bien des institutions qui dessinent des paysages intégrant la sensibilité au bien ou au mal, appelée « sentience ». Le comportement alimentaire est à notre époque une forme de schizophrénie morale quotidienne, dans laquelle nous sommes convaincus de l’aspect vivant et sensible de l’animal, du végétal ou minéral, et de la proximité qui nous relie à ces éléments, et pourtant nous effaçons de notre esprit ces données au moment où de les incorporer. A la foi, nous les aimons pour leur existence, et nous les aimons pour leur fin d’existence. L’enfant aime voir les poissons dans son aquarium ou en peluche, et l’enfant aime ses fish’n dips au fast-food. Une forme de proximité tendre, une forme d’empathie charnelle, voire identitaire quand le poisson ou la vache est le doudou préféré qui accompagne l’enfance. Et en même temps, nous oublions cet animal en batterie, en pisciculture, en laboratoire ou en abattoir, dont certaines parties, en les incorporant, viendront s’assimiler aux cellules de notre corps et créer ainsi une part de notre identité. Mais doit-on être plus sensible à la cause animale qu’à la cause de l’espèce humaine ? On s’intéresse plus à faire en sorte que l’assiette soit durable alors qu’on ne peut éviter que l’homme reste un sujet jetable : des humains consommateurs et consommables à la fois. On a l’impression aujourd’hui que les prises de conscience à ce sujet sont là pour divertir l’actualité, car chacun sait ce qu’il se passe, mais chacun sait sans vouloir savoir. Ne faudrait-il donc pas envisager une théorie incarnée par l’individu, qui dépasse l’idée de la simple pensée analytique et utilitariste pour soit ancrer la sensibilité personnelle, soit miser sur l’unité entre les hommes et ses besoins ? Une théorie qui évalue les plaisirs et les besoins et qui créerait un raisonnement pratique de la société.
En conclusion, le moralisme alimentaire, qui baigne dans notre société, est construit sur une forme de survalorisation de l’ethos qui nécessite de l’intellectualiser et le théoriser, et sur du pathos qui réduit notre besoin d’ethos. Nous sommes des êtres de liens, de communions, vivants en communautés, des êtres de compassion qui sont interpelés pas ce qui les entoure. Ces interdits et culpabilisations sont ce qui crée la distinction entre l’homme et l’animal. Ces culpabilisation ne sont là que pour décrire anthropologiquement nos actes alimentaires, en nous disant sens cesse : ce n’est pas comme cela qu’il faut s’alimenter, produire, élever, transformer, cuisinier, bien manger, … On ne peut pas ni toujours critiquer, ni se mentir sur ce que l’homme fait pour sa survie. C’’est ainsi que nous avons défini nos règles sans cesse reconsidérées, que l’on oublie puis que l’on réécrit. Ainsi la philosophie, elle, tente de chercher autre chose, d’autres vertus, d’autres valeurs, des fondements cachés qui justifient la continuité de nos actes et existences. Alors décrivons encore et toujours nos usages et voyons en cela qu’ils sont soit critiquables mais tout à fait logiques. Et la question est aujourd’hui : que faire des rites alimentaires des différentes communautés mondiales ? Les mettons-nous en commun ou continuons-nous de les observer comme on observe un « étranger » ? Continuons de créer une distance entre ce qui est fait et ce qu’il faudrait faire pour bien manger et effaçons les frontières créées entre les interdits et les droits. Les siècles passant, avec leur lot de scandales alimentaires en bandoulière, notre monde se construit une stèle de pensées critiques sur ce qui nous nourrit : des vérités parmi d’autres pourtant devenues majeures, et effaçant toute forme de philosophie relativiste. Les conquêtes scientifiques, organisationnelles, sociétales, sociales et techniques, restent la finalité recherchée par notre humanité. Alors que d’autres individus préfèrent l’évasion dans un imaginaire gastronomique, avec ce qu’elle apporte de mauvaise conscience et de culpabilité, pour ma part je préfère considérer que l’essentiel est d’assurer nos choix alimentaires qui construisent l’aventure d’une vie et l’aventure nourricière de l’humanité.
Crédit ®Julie Balagué
Bibliographie
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Kilien stengel, Gastronomie : petite philosophie du plaisir et du goût, Coll. Réflexions [im] pertinentes, Bréal, 2010, 128 pages.
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