Le mouvement agricole de janvier 2024 a été un succès. Pour Eddy Fougier, on peut même affirmer que, d’une certaine manière, les agriculteurs ont gagné la bataille de la com. Dans cette nouvelle contribution, il décrypte pour StripFood pourquoi cette mobilisation a conduit le gouvernement à céder sur nombre de leurs revendications. Ce serait selon lui lié à une forme d’alignement des planètes.
Le 1er février, le gouvernement fait un certain nombre d’annonces pour répondre au mouvement social agricole lors d’une conférence de presse durant laquelle interviennent le premier ministre, le ministre de l’Economie et le ministre de l’Agriculture. Un peu plus d’une heure après, les dirigeants de la FNSEA et des JA annoncent, eux aussi lors d’une conférence de presse, la suspension des blocages qui s’étaient mis en place depuis le 16 janvier.
Même si les agriculteurs se méfient et attendent des actes concrets de la part du gouvernement, force est de constater que le mouvement agricole à bas bruit depuis le mois octobre et de façon beaucoup plus imposante et visible depuis le 16 janvier a été un succès.
Pour s’en convaincre, il suffit de voir le contraste saisissant de ce qui s’est passé là par rapport à d’autres mouvements sociaux récents. Prenons le cas des mobilisations contre les réformes des retraites. Celles-ci ont été généralement massives, durables et populaires aux yeux de l’opinion publique. Ce sont sans aucun doute les réformes les plus difficiles à mettre en œuvre pour un gouvernement. Et pourtant, à l’exception notable du plan Juppé de réforme de la retraite des fonctionnaires de 1995, elles sont toutes passées malgré les contestations, de la réforme du gouvernement Balladur de 1993 à celle du gouvernement Borne de 2023. Il en a été de même en 2016 de la forte contestation souvent émaillée de violences de la loi Travail dite El Khomri. Il faut remonter au Smic-jeunes de 1994 et au Contrat première embauche (CPE) de 2005-2006 pour voir un gouvernement revenir sur des projets qu’il jugeait importants en raison des contestations qu’ils suscitaient. Par ailleurs, on ne peut pas vraiment dire que le mouvement des Gilets jaunes en 2008-2009 a été un succès.
Alors, pourquoi la mobilisation des agriculteurs a conduit le gouvernement à céder sur nombre de leurs revendications ? On peut considérer que ceci est grandement lié à une forme d’alignement des planètes.
(1) En premier lieu, le mode d’expression des agriculteurs a été particulièrement efficace. Celui-ci a combiné des blocages suffisamment importants pour exercer une forte pression sur le gouvernement, mais pas suffisamment gênants pour pouvoir trop perturber le quotidien des Français, avec une absence globale de violence (ce qui n’a pas empêché quelques débordements, notamment du côté d’Agen, de Narbonne, avec un incendie de la MSA, et de Rungis, et si l’on ne tient pas compte bien évidemment de l’explosion visant le bâtiment de la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement-Dreal à Carcassonne revendiquée par le Comité d’action viticole). Cette mobilisation n’est donc pas tombée dans les deux pièges des mouvements sociaux récents. Le premier est celui du cocktail traditionnel des syndicats de salariés manifestations autorisées-grèves. Or, qu’on le veuille ou non, ce mode opératoire paraît être totalement inefficace si l’on s’en tient aux échecs de ce type de mobilisation ces dernières années comme on l’a vu. Le second est le piège de la violence. Les exactions violentes perpétrées par des éléments radicaux au sein ou bien en marge des contestations permet, dans un premier temps, de capter l’attention des médias et, par extension, du gouvernement. Mais, à partir d’un certain moment et/ou d’un seuil de violences, les médias ne parlent plus que de ça, et délaissent alors les revendications initiales, le gouvernement les instrumentalisent pour dénoncer les contestations – c’est la voix du ministre de l’Intérieur que l’on entend alors le plus – et le grand public tend à prendre ses distances. C’est ce qui s’est produit par exemple pour les Gilets jaunes. On a bien vu d’ailleurs dans les sondages réalisés durant les deux semaines de mobilisation que le soutien des Français au mouvement des agriculteurs était largement conditionné à son côté pacifique. Ceux-ci ont d’ailleurs souvent choisi de mettre l’accent sur des actions symboliques. On peut penser, par exemple, à ces d’agriculteurs à Caen qui, le 25 janvier, ont déposé symboliquement leurs bottes devant la préfecture du Calvados pour exprimer leur mécontentement.
Par le passé, sans remonter aux jacqueries, les manifestations agricoles ont pu être violentes, voire très violentes avec quelquefois une violente répression. En 1976, à Montredon dans l’Aude, un viticulteur et un CRS sont ainsi tués lors d’un échange de tirs. Depuis, les manifestations sont beaucoup moins violentes, même s’il peut y avoir des débordements : actions visant Edith Cresson lorsqu’elle était ministre de l’Agriculture entre 1981 et 1983, saccage du bureau de Dominique Voynet alors ministre de l’Environnement en 1999, diverses actions dans des supermarchés ou d’arraisonnement de camions contenant des marchandises en provenance de l’étranger, sans parler des fauchages de champs d’OGM ou d’autres actions de militants de la Confédération paysanne. Or, désormais, on peut penser comme l’écrivait le politiste Alexandre Hobeika dans un article récemmennt publié dans Conversation France que « Les dirigeants syndicaux visent à limiter les dégradations et violences ». Il estime que « Leurs raisons en sont l’augmentation de la sensibilité de l’opinion publique, la diminution du nombre de militants qui rend les manifestations d’agriculteurs plus faciles à encadrer, et la perception que des actions symboliques peuvent représenter un meilleur rapport coût/efficacité ». C’est ce qui était déjà noté dans un ouvrage publié en 2021 par les universitaires Xavier Crettiez et Nathalie Duclos, Violences politiques : théories, formes, dynamiques (Armand Colin). Ceux-ci parlait à propos des agriculteurs d’une « tendance à la modération » avec « la mise en place de tactiques de détournement des manifestants de formes d’actions les plus radicales vers des actions moins intenses ou « plus acceptables » ».
(2) L’image des personnes et des catégories qui se mobilisent est également primordiale, tout comme leur mode d’organisation. Or, il est évident que les agriculteurs présentent deux avantages. Comme on l’a vu dans plusieurs enquêtes d’opinion, ceux-ci sont très populaires et d’ailleurs les Français ont soutenu massivement leur mouvement.

La sympathie que les agriculteurs ont suscitée a été sans aucun doute entretenue par différentes actions de « communication positive ». On peut penser, par exemple, à ces agriculteurs lyonnais qui ont installé un terrain de pétanque sur l’autoroute A7 à hauteur de Chasse-sur-Rhône, à d’autres agriculteurs, qui proposaient des verres de rosé afin de remercier les automobilistes de leur patience sur un barrage filtrant sur l’A8, ou encore à ceux qui jouaient la chanson pour enfant « Baby Shark » avec le klaxon de leurs tracteurs.En outre, à la différence notable des Gilets jaunes par exemple, les agriculteurs sont représentés par des organisations syndicales structurées qui sont habituées à ce genre de mobilisations, même si celle-ci était d’une ampleur sans doute sans précédent, et qui savent négocier avec les autorités publiques et sortir d’une crise. Alexandre Hobeika affirme ainsi que, pour la FNSEA et les JA, « la manifestation est pensée comme un complément à des négociations plus feutrées, techniques, qui occupent la majorité de l’activité syndicale ».Il est à noter également ainsi que l’affirment Xavier Crettiez et Nathalie Duclos que les forces de l’ordre ont une vision souvent assez sympathiques des mobilisations des agriculteurs : « on sait que les agents du maintien de l’ordre ne développent pas les mêmes catégories d’appréciation des manifestants, certains paraissant légitimes (principalement des acteurs économiques de milieux populaires : ouvriers, agriculteurs), d’autres non (les militants d’extrême gauche, les indépendantistes corses ou basques, les étudiants, les jeunes des quartiers), ce qui joue dans leur anticipation du maintien de l’ordre, son organisation ».
(3) Le rapport coût-bénéfice pour le gouvernement semblait être plutôt favorable aux agriculteurs. Un gouvernement aura bien du mal, en effet, à revenir sur une réforme qu’il juge majeure : réforme du système de retraites ou du marché du travail. Le coût politique d’un tel renoncement apparaît très, voire trop élevé. Il engage sa crédibilité même. Les gouvernements Juppé en 2015 et Villepin en 2016 n’ont ainsi pas vraiment survécu politiquement à leur renoncement au plan de réforme des retraites et de la Sécurité sociale pour le premier et au CPE pour le second. On n’était pas dans le même cas de figure dans le cas présent. Les critiques exprimées par les agriculteurs ne visaient pas seulement le gouvernement actuel – d’autant qu’il vient à peine d’être nommé – ou même les différents gouvernements de la présidence Macron. Elles visaient les politiques menées depuis au moins deux décennies et d’autres acteurs (Union européenne, grande distribution, industries agroalimentaires…). Les agriculteurs ne souhaitaient pas que l’on revienne sur une grande réforme, mais plutôt que l’on « change de logiciel » comme l’a dit Arnaud Rousseau, le président de la FNSEA, lors de la conférence de presse du 1er février.Il faut y rajouter également une dimension proprement politique. Qu’on le veuille ou non, les populations qui manifestaient sur les ronds-points vêtues de gilets jaunes n’étaient pas la base électorale de la majorité au pouvoir. C’était même plutôt celles de leurs principaux adversaires. Or, on voit bien que les agriculteurs constituent une cible électorale importante pour le pouvoir, qui craint que ceux-ci ne basculent massivement vers le Rassemblement national.Il y a aussi tout autant à l’évidence une dimension conjoncturelle, avec un tout nouveau gouvernement, un nouveau Premier ministre ambitieux qui veut imprimer sa marque, un exécutif qui souhaite apaiser le plus rapidement possible la colère, notamment pour qu’elle ne soit pas contagieuse pour d’autres professions (comme on a pu le voir épisodiquement pour les chauffeurs taxi ou les marins-pêcheurs), en perspectives d’une échéance électorale qui s’annonce compliquée pour la majorité (avec les élections européennes de juin prochain) et, plus généralement, pour lutter contre la popularité semble-t-il croissante du RN.

« On marche sur la tête » : panneau de commune retourné à l’appel des syndicats agricoles. Photo @StéphaneBrunerie
(4) Enfin, le dernier élément dans cet alignement de planète a été le « cadrage » général de ce mouvement, en particulier dans les médias, à savoir la façon dont on en a parlé. On le sait bien maintenant, ce qui marche généralement, c’est le fait de se présenter comme les victimes innocentes d’un « gros » et/ou de groupes ou d’organisations perçus comme antipathiques, arrogants, cupides… Ces victimes tendent à susciter d’autant plus de sympathie aux yeux du public qu’elles sont populaires et/ou jugées fragiles, dominées ou opprimées et que l’origine de leurs difficultés est bien identifiable. Et c’est ce qui s’est produit durant les deux semaines de mobilisations. Les victimes étaient les agriculteurs qui travaillent dur, qui gagnent mal leur vie, qui pâtissent des normes et d’une concurrence étrangère déloyale, et même dans les cas les plus extrêmes qui peuvent être poussés au suicide. Les origines de leurs problèmes ont été alors largement montrées du doigt, voire désignées à la vindicte : les politiques publiques de ces dernières décennies, l’Union européenne et la PAC, les traités de libre-échange, la grande distribution, l’administration tatillonne, les « cow boys » de l’OFB, l’ANSES, l’INRAE, les juges, les associations environnementales, et plus largement les « écolos », ou encore les consommateurs. On le voyait bien notamment aux réactions des leaders politiques écologistes, qui se défendaient publiquement d’être les ennemis de l’agriculture. Marie Tondelier, la secrétaire nationale des Ecologistes (ex-EELV) l’expliquait ainsi le 31 janvier depuis une ferme de Bourgogne : « les écologistes ne sont pas les ennemis des agriculteurs ».Or, il faut bien reconnaître que ce n’est pas le « cadrage » que l’on peut considérer comme courant de l’agriculture et des agriculteurs dans beaucoup de médias. On le voit bien depuis la levée des blocages et en réaction à l’annonce de la mise en pause du plan Ecophyto. Le « cadrage » dominant en particulier dans la presse de gauche et les médias audiovisuels publics met plutôt souvent l’accent sur les victimes d’une agriculture dite intensive. En l’occurrence, les victimes ne sont pas les agriculteurs en général, mais bien plutôt des agriculteurs malades suite à une exposition à des pesticides, les consommateurs, l’environnement et la biodiversité, tandis que l’origine des problèmes est plutôt perçue comme étant liée à la supposée alliance de la FNSEA et des agroindustriels.
Cet alignement de planète de janvier 2024 a été sans doute exceptionnel. Il n’est pas reproductible pour d’autres acteurs sociaux et peut-être pas non plus pour les agriculteurs eux-mêmes. Il montre néanmoins que, dans ce genre de situation, il est primordial de tenir compte à la fois du mode d’expression des acteurs qui se mobilisent, de leur image, de la capacité du gouvernement à y répondre et du « cadrage » notamment médiatique, et donc de la légitimité de ces acteurs à se présenter comme des victimes.
