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Dans cette nouvelle série « 5 questions pour nourrir l’avenir », je reçois des personnalités qui nous partagent leur vision dans des entretiens à la fois courts et éclairants.
Pierre Hivernat, fondateur du média en ligne Alimentation Générale, nous partage sa vision sur les grands défis et opportunités du secteur alimentaire. Entre géopolitique, santé et éducation, son regard incisif et global invite à repenser notre rapport à l’alimentation. Selon lui, si des acteurs comme les entreprises ou les gouvernements ont leur rôle à jouer, il est convaincu que c’est par l’éducation que nous arriverons à transformer durablement notre système alimentaire.
Quel regard portes-tu sur le monde d’aujourd’hui ?
Je regarde les choses d’un point de vue géopolitique et économique. Ce qui me frappe, c’est le retard pris par l’Europe dans tous les domaines face à des géants comme les États-Unis et la Chine. Nous sommes dans un décrochage structurel et non pas conjoncturel comme cela est parfaitement expliqué dans le rapport sur la compétitivité européenne de Mario Draghi. On va vers un monde qui nous est parfaitement inconnu. C’est pour cela que je regarde ce monde de façon relativement pessimiste. Dans ce contexte, l’alimentation reflète ces déséquilibres. Des nations qui ont été privées d’une alimentation riche veulent désormais rattraper leur retard, ce qui bouleverse les équilibres mondiaux. Et nous, en Europe, nous continuons à débattre de flexitarisme, ce qui peut sembler déconnecté pour ces pays émergents. Si je regarde ce que nous publions déjà il y a 20 ans dans Alimentation Générale sur les enjeux autour de l’agriculture et de l’alimentation, rien n’a vraiment changé. Il y a une fatigue générale quand à l’inertie sur ces sujets.
Quel est, selon toi, l’enjeu des enjeux en matière d’agriculture et d’alimentation ?
Sans hésitation : la santé. Jusqu’à récemment, on soupçonnait que les aliments ultra-transformés étaient mauvais, mais on manquait de preuves solides. Aujourd’hui, des études démontrent leur lien direct avec des maladies comme le cancer ou le diabète. Cela change tout. Le sujet n’a pas fini de monter.
Peux-tu nous partager un signal faible (signe avant-coureur de changements majeurs potentiel) porteur d’avenir ?
Les hormones GLP1 signalant la satiété, comme avec l’Ozempic est un véritable « game changer ». Ce produit, qui réduit l’appétit, est déjà en train de transformer les comportements alimentaires aux États-Unis, où le produit est disponible pratiquement partout. Morgan Stanley évalue à environ 25 à 30 millions de consommateurs d’Ozempic à horizon 2035. Si cette tendance se confirme, cela pourrait bouleverser l’industrie agroalimentaire, en forçant les marques à repenser leurs formulations.
Quel est le levier le plus efficace pour faire évoluer nos comportements de consommateur ?
L’école. Je crois profondément que l’éducation est la clé. Il faut enseigner le goût, la santé et la cuisine dès le plus jeune âge. Si nous ne passons pas par là, l’industrie continuera à dominer et à créer des produits qui rendent les consommateurs addicts. Des initiatives comme l’École comestible en France, inspirée du Edible Schoolyard d’Alice Waters aux États-Unis, montrent la voie. Mais il faudrait aller plus loin, intégrer l’alimentation comme un pilier essentiel dans les programmes scolaires.
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Une marque ou une entreprise qui ouvre la voie ?
La Biscuiterie de l’Abbaye m’a vraiment impressionné. Cela fait 15 ans qu’ils travaillent sur des politiques RSE exemplaires. Dans un secteur où les conditions de travail sont souvent critiquées, ils montrent qu’il est possible de produire de manière responsable tout en valorisant leurs employés. C’est une démarche pionnière qui mérite d’être saluée.
Une personnalité inspirante ?
Cécile Béliot, la Directrice générale du groupe Bel. Elle réussit à transformer une entreprise perçue comme immuable en adoptant des pratiques plus vertueuses. Que ce soit sur les revenus des fournisseurs ou la diversification des produits entre animal et végétal, elle agit concrètement. Ce n’est pas évident de faire bouger un grand groupe, mais elle montre que c’est possible. En plus, elle est la première femme à diriger cette entreprise, ce qui n’est pas anodin.

